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LE PRIX DES PRIX

Les prix littéraires nouveaux sont arrivés ! La cuvée 2003 du Goncourt a même 15 jours d'avance et le prix Décembre est avancé au mois d'octobre. Alors venez lire les prix littéraires et à votre tour participez au jury du prix des prix qui aura lieu en janvier 2004.

Des ateliers d'écriture animés par Colette Beaufort, écrivain,

pour jouer à écrire

Venues d'écrivains

Faîtes-nous connaître vos écrivains préférés, ensemble nous pourrons organiser leur venue.

Ils, elles ont écrit en ateliers ...

A UNE DÉFUNTE.

La camionnette de l'antiquaire partirait la première, avec son précieux chargement, incongru pour une maison de campagne : un authentique salon Empire, à la soie si fragile que jamais je n'ai osé m'y asseoir. Puis ce serait au tour du camion d'Emmaüs, chargé d'un énorme bric à brac, matelas, machine à laver hors d'usage, cuisinière dont une seule plaque fonctionne encore… et des cartons, des cartons de vêtements. Enfin le tracteur du voisin démarrerait le dernier, la remorque débordante, en route pour la déchetterie.

Nous n'oserions plus parler, perdus dans la grande pièce devenue sonore, mais nous regarderions, laissée dans un coin, cette curieuse composition : un fauteuil pliant avec, sur les accoudoirs, un tricot inachevé, une tortue en bois et un petit bol.

Le fauteuil est un fauteuil pliant ancien modèle : on le devine à ses pieds en bois avec leur charnière haut placée. De toute façon on ne voit rien du tissu initial : tout y est recouvert. Le siège disparaît sous des coussins disparates, des strates de coussins aplatis aux taies usées, pas forcément assorties. Pour le dossier, mal tendu, il est submergé de châles aux diverses tailles et d'une petite couverture faite au crochet : c'est là que votre pauvre dos était à peu près en paix.

Sur un des accoudoirs, une tortue, très certainement sculptée dans de l'olivier, à en juger par le grain serré et les veines juste visibles du bois si blond. Une tortue grandeur nature, ni trop grande ni trop petite. Une tortue terrestre, à la carapace bien arrondie. On a envie de la toucher, de lui donner un petit coup, histoire de la voir faire disparaître tête et pattes. Je la revois, juchée sur les enveloppes de la Sécurité sociale ou des Impôts qui attendaient ma visite pour que j'y réponde à votre place. Mais je ne saurai jamais qui vous a offert cette tortue.

Sur l'autre accoudoir, un petit bol bleu. Le bol où je vous ai toujours vue boire votre café à la ricorée, à quatre heures. Un petit bol en faïence bleue, dont la contenance ne dépasse pas celle d'une tasse. Le bleu est un peu passé, peut-être à cause des vaisselles quotidiennes. Si on le regarde de près on distingue un début de fêlure vers le bord, presque dissimulé par le liseré bleu foncé. Mais le son qu'il rend si on lui donne une chiquenaude confirme sa fragilité.

Et puis, à côté, il y a un tricot de laine brune : des chaussettes. Vous tricotiez toujours des chaussettes, destinées exclusivement aux hommes de la famille. Cette fois, c'était le tour de mon cousin. Des chaussettes brunes, comme toutes vos chaussettes, avec ce talon indéchirable dont vous étiez fière. Vous y travailliez encore la veille de votre accident.

Mais il n'est pas encore venu, le camion de l'antiquaire, ni celui d'Emmaüs, ni le tracteur du voisin. Il y a toujours cette maison trop pleine que je ne saurai apprivoiser que vidée, vous le savez.

J.V.

LE BAL MASQUE

Robin s’étonna d’abord de la profusion des lumières. Il ne voyait plus rien ! Clignant des yeux, puis les ouvrant petit à petit, il parvint à découvrir les invités qui évoluaient dans cet aquarium de couleurs. Un bien étrange bal masqué ! Tous avaient revêtu, c’était la consigne, le masque et le comportement, autant qu’il se pouvait, d’un animal. D’un être animé doué d’une âme (anima, souffle de vie) c’est ce que Robin avait appris à l’école, " animé " du latin anima à l’école publique, " âme " du latin anima à l’école des sœurs, ou l’inverse, car il avait suivi les deux écoles, étant curieux, par les fenêtres ouvertes, l’été. L’hiver il s’instruisait en écoutant la radio : la grand-mère, un peu sourde, montait le son assez fort pour qu’il entende bien de chez lui.

Ces nombreux animaux formaient des groupes inégaux et hétérogènes : curieux de voir un renard paisible entre une poule dodue, un lapin aux tendres oreilles, et un loup aux grandes dents qui se contentait de grignoter des petits fours. Mais beaucoup de petits fours ! Ils avaient de belles têtes d’animaux -d’êtres parlant doués de mouvement, et d’une âme - mais avaient gardé leurs costumes d’humains. D’humains en représentation : smoking et robe de bal.

Lui, Robin, aurait aimé enfiler une tête d’humain, mais il avait craint de se faire remarquer, et avait finalement opté pour une tête d’ours. Un peu juste : il avait eu du mal à y entrer ses oreilles et son nez. Il étouffait presque et le smoking le gênait aux entournures ; les manches traînaient par terre et le faisaient trébucher ; il craignait à tout moment que le pantalon n’éclatât sur sa croupe.

Enfin, s’étant acclimaté aux lumières et aux bruits, il s’avança parmi les convives, cherchant à reconnaître qui était qui. Son passage suscitait l’admiration : comme c’est bien imité ! la démarche même est juste ! caquetaient, si on ose dire, un cochon et une biche... Allons ! faites le beau ! intima une voix qu’il reconnut être celle de Jacques sous le masque d’un lion ( ni superbe, ni généreux, pensa Robin qui avait décidément beaucoup appris aux écoles).

Il s’y essaya, à faire le beau ; profitant de l’appui élevé du bar, il put se redresser et du haut de sa stature dépassant largement le reste de l’arche de Noé, effrayer le voisinage en agitant sa tête d’ours agrémentée de grognements à mi-chemin entre barrissement et braiment. Les animaux sont bien difficiles à imiter en fin de compte...

Il ne se tint debout contre le bar que le temps d’avaler deux ou trois petites tomates-cerises; bien petites, mais les canapés chargés de saucisson et autres pâtés lui répugnaient : Robin était herbivore et solidaire des animaux, êtres doués d’une âme (anima).

Il reprit une position normale (pour un animal) et s’approcha à pas de loup d’une jolie vache, bien frêle pour une vache, à peine une génisse née de la dernière pluie, qu’il pensait être Mariette, la fille des patrons. Il frotta son museau contre la tête bovine et Mariette comme d’habitude lui mit son bras autour du cou et murmura avec une voix humaine : " Je sais bien que tu es Robin, mon gentil Robin et non un gros vilain ours. " Il voulut, lui aussi, murmurer une douceur mais ne le put. L’émotion sans doute. Ou la nature...

Quand la bergerie et la basse-cour se mirent à danser avec la forêt, Robin décida de partir. Mariette frottait sa jolie tête de vache contre l’épaule d’un éléphant que Robin savait être Jean-Paul. Et cela il ne le supportait pas. Il était sûr, et pas seulement parce qu’il l’avait appris dans les cours d’école, que cet éléphant tromperait énormément Mariette. Il était jaloux et aurait volontiers envoyé une ruade à ce Jean-Paul, mais qu’aurait-il pu faire de plus ? ...

La douceur de la nuit lui fit du bien, le rendit à la réalité des choses. Sagement il rejoignit son domaine, libéra ses douces et longues oreilles de la lourde tête d’ours, arracha du râtelier quelques touffes de foin, plus savoureuses que les tomates-cerises, s’offrit deux bonnes lampées d’eau fraîche... Et il s’endormit, rêvant d’un lendemain normal, où, sa jolie tête d’humaine retrouvée, Mariette lui passerait le bras autour du cou, avec amour.

C.I.

 

Notre Ecole

Il n'y a pas à L. ce bâtiment communal si courant dans nos villages : la mairie flanquée de part et d'autre par l'école de filles et l'école de garçons. Non, à une entrée du village on trouve la mairie, et à l'autre, l'école. Une école à l'architecture très banale, écrasée par une grande demeure curieusement bâtie contre elle. Une de ces bâtisses construites au siècle dernier, à l'âge d'or du ver à soie, quand les fortunes se construisaient rapidement, à condition d'avoir l'audace de partir jusqu'en Chine pour y chercher la précieuse "graine".

Lorsque je fréquentais l'école, cette maison était habitée par un homme seul. On l'appelait le commandant. Au village, on avait oublié sa véritable identité. Quand j'interrogeais mes parents, ils me répondaient vaguement : non, ils ne savaient pas, ils ne savaient plus. Il était commandant, voilà.

 

Voilà, il avait été commandant, dans la marine. Quel drame, ou quelle maladie nerveuse l'avait poussé à revenir au village familial, à y trouver un refuge pour sa folie ? Car il était fou, mais un de ces fous assiégés par leur folie sans qu'ils soient un danger pour leur entourage.

Comme je l'ai dit, l'école était adossée à sa maison. Avec la complicité bienveillante de notre instituteur, ce marin fantaisiste avait transformé notre école en bateau dont nous étions l'équipage. Chaque matin nous le trouvions en train de punaiser le bulletin météorologique sur la porte d'entrée. Et si, par jeu, nous passions devant lui avec un "bonjour Monsieur !" sonore, il nous rappelait, indigné, qu'il était commandant, pas un de ces pauvres pékins de la campagne. Puis il nous demandait de faire venir l'officier, c'est-à-dire l'instituteur, avec qui il s'entretenait longuement d'un air mécontent. Pendant ce temps notre troupe s'égaillait dans la cour jusqu'au coup de sifflet du maître. Nous nous regroupions devant la porte de la classe tandis que le bonhomme s'éloignait, maussade. On l'entendait maugréer : tous sur l'entrepont. L'officier de service allait procéder à l'inspection… Ils allaient bien voir…

Puis il disparaissait pour la journée. Parfois seulement, si le vent soufflait, vent d'ouest ou vent du sud, si la pluie tombait, il partait sur les chemins. On apercevait alors sa longue silhouette immobile, scrutant l'horizon.

Il était l'original de notre village, poète involontaire qui parvenait à métamorphoser l'école en bateau, la rue en quai et la campagne en océan.

Mais un jour, l'instituteur prit sa retraite. Celle qui le remplaça était une jeune débutante, juste sortie de l'IUFM. Quand elle vit ce grand type débarquer dans la cour, nous rassembler pour nous inspecter d'un air sévère, elle prit peur. Elle alla voir le maire dont les réponses dilatoires ne purent la satisfaire. Elle avertit alors l'inspecteur primaire qui arriva aussitôt : il s'opposa solennellement à toute intrusion du commandant et contraignit le maire à le signifier à l'intéressé.

Alors la magie cessa. Le commandant ne fut plus qu'un pauvre fou désemparé errant dans les rues du village, et notre école ne fut plus qu'une école. De toute façon, c'était ma dernière année, j'allais partir au collège dans le bourg voisin.

J.V.

La Photo

A Madame Laure Adler.

Madame.

Vous ne sauriez croire à quel point j’ai été stupéfait de trouver dans la presse une ancienne photo de moi que je croyais définitivement perdue. Vous l’avez retrouvée, dites-vous, dans les papiers de quelqu’un dont vous rédigez la biographie, et vous demandez si on peut vous éclairer à son sujet. Oui je le peux, et parfaitement !

Et d’abord, vous semblez ne pas savoir où elle a été prise. J’entends autour de moi des gens qui disent que cela « pue la province française », et qui imaginent qu’on est peut-être dans un village du fin fond de l’Ardèche. Allons donc ! Ce n’est pas à la province qu’il fallait penser, mais aux colonies, qui visaient à imiter la métropole. Les bambous qui tiennent la tente auraient pu vous éclairer. On est en Indochine vers 1930, et plus précisément dans la plaine de Kam.

Mais il faut que je remonte plus haut encore. Je vous adresse la copie d’une autre photo, du tout début du siècle, prise par le policier qui avait enquêté sur nous, et dont j’ai sauvé une épreuve C’est moi qu’on voit là, assis, la tête ronde et l’air buté, au sein de ma famille, des va-nu-pieds partout rejetés. Le bâton que porte mon père lui servait à gauler les châtaignes et à repousser les chiens qu’on détachait à notre approche, par peur de ma mère, la belle gitane placée de profil derrière moi, qu’on traitait de sorcière. Mais je ne veux pas vous attendrir. Pour finir ils se sont retrouvés en prison, et moi dans un orphelinat. Là, que faire ? J’étais logé, et même bien, il y avait des barreaux aux fenêtres ! J’ai choisi de cacher ma haine et de devenir bon élève. Et j’ai eu la joie de réussir le bac.

Personne n’a compris alors pourquoi je me suis orienté vers l’administration, celle du cadastre bien sûr, où l’on a la haute main sur les propriétés. Quand mes supérieurs ont enfin réalisé que tout mon travail n’avait pas d’autre but que de mettre à mal la société, il était trop tard pour m’éliminer : j’étais titulaire ! Ils sont du moins parvenus à m’envoyer en Indochine, se disant, peut-être à juste raison, que je serais enfin à ma place parmi les aigrefins de toutes sortes qui pillaient le pays.

Vous comprenez à présent votre photo. J’avais une grosse voiture, signe de mon pouvoir, à laquelle je pouvais adjoindre une tente, où j’installais mon bureau et ma chambre. Je n’avais ainsi de rapports avec personne. J’avais conservé de mon enfance cette agressivité bien visible sur les deux images, et je faisais tout pour en imposer à mon public. C’est pourquoi justement je me souviens bien de ce jour où quelqu’un s’est moqué de moi. J’étais en train de régler son compte à une vieille folle qui prétendait construire un barrage pour protéger sa concession des eaux de la mer de Chine, elle disait « le Pacifique », pour faire plus chic. On aurait pu écrire un livre là-dessus. C’était la fable de l’administration, et j’avoue que j’y participais comme les autres : on s’ennuyait tellement là-bas ! Et tout d’un coup j’ai vu arriver une fille, sa fille, d’une quinzaine d’année, jolie mais délurée au possible, accompagnée d’un grand chinois, son amant peut-être, et qui, sans même m’adresser la parole, a pris cette photo de moi à l’instant où je levais la tête. J’ai bondi, j’ai renversé ma table avec tous les papiers, mais je ne suis pas parvenu à la rattraper pour lui arracher l’appareil. Ils étaient tous les deux plus lestes que moi. C’est la mère qui a fait les frais de ma colère.

Vous savez tout à présent, et vous comprenez quel choc j’ai eu en découvrant cette photo du temps de mon activité professionnelle. Je ne sais évidemment pas ce qu’est devenue cette fille, que vous nommez Marguerite Duras, mais je ne serais pas étonné qu’elle ait mal tourné.

J.B

Monsieur Bosh

 

Paris se réveille sous une écharpe de brume qui s'étire sur les quais de la Seine. Il fait froid dans ce petit jour de novembre.

Valentine Pinon est en retard, elle court, ses talons claquent sur- le trottoir mouillé. Devant elle, une silhouette floue vient à sa rencontre sortant peu à peu du brouillard ; c'est une femme qui tient en laisse un petit caniche abricot tremblant de froid. Sans lui prêter attention, Valentine entre dans la brasserie où elle est serveuse.

- Encore en retard, Mademoiselle Pinon ! lui lance le patron en guise de salutation. Dépêchez-vous!

Vite, elle est à pied d’œuvre derrière le bar où le percolateur l'attend. Entre deux tasses de café, elle lance un regard sur le quai de Jemmapes où la circulation est maintenant dense. Elle attend "son" client préféré. IL n'est pas encore là, c'est bien étonnant...

Par contre, elle voit entrer la dame au caniche abricot qui vient s'installer à une petite table non loin du bar. D'une main elle retient le chien tout en lâchant de l'autre un grand sac qui 1’encombrait jusqu’alors et un long parapluie rouge et pose son manteau à col de chinchilla sur le dossier d'une chaise.

- Un café, Mademoiselle s'il vous plait.

Se penchant sur le sac, elle en retire une pelote de laine et des aiguilles et commence à tricoter. Son regard court sur les murs tendus de toile dans un camaïeu de bleu entre les belles boiseries d'orme patiné. Elle semble soulagée d’être là au chaud et pourtant elle attend quelqu'un.

Valentine Pinon s'inquiète car son client est vraiment en retard. Soudain, elle aperçoit à travers la vitrine la boulangère du 13 quai de Jemmapes qui sort précipitamment de sa boutique.

On a tiré! On a tiré !

Les clients se précipitent, la dame a laissé son chien sous la table et se lève pour ne rien manquer du spectacle. Sur le trottoir un homme est allongé dans une mare de sang. Valentine Pinon bouleversée reconnaît son client alors que la dame se précipite en hurlant

- Monsieur Bosh, Monsieur Bosh ! Que se passe-t-il ? Je vous attendais..

Valentine la prend par les épaules et la fait se rasseoir à sa table.

- Qui est-ce ?

- C'est Henri Bosh... Nous avions rendez-vous pour aller à un congrès d'archéologie. M. Bosh est un helléniste connu, polyglotte réputé même. Il devait faire une conférence ce matin devant de nombreux chercheurs... Pourquoi l'a-t-on tué ? Où est la police ???.

J. F ...

(sur une proposition d’écriture de Télérama)

 

DELIVRANCE

Bien installée au volant, elle traversa lentement le jardinet minable où elle avait traîné son enfance et qu’elle ne reverrait plus. Ces arbres fruitiers gringalets et maladifs, ces forsythias capables de vous dégoûter du printemps, toutes ces mièvreries qu’on retrouvait identiques devant chaque pavillon du lotissement. Ah, elle s’en souviendrait de ce 11 septembre : enfin la vraie vie, en liberté !

L’après-midi avait mal commencé, avec la visite du voisin : un artiste gâteux qui prétendait peindre dans le style hyper-réaliste. Il détestait la télévision qu’il accusait de donner une image trop floue, mais comme il avait besoin de sujets, il venait la regarder chez eux, où on pouvait se brancher sur CNN et satisfaire ainsi la passion du vieux pour l’Amérique. Rentré chez lui, il ajoutait à ses murs, peinte à l’acrylique, une nouvelle représentation de buildings dressés, raides et bêtes, comme des sentinelles au garde-à-vous, attendant on ne sait quoi.

Dans la maison aussi on attendait. Les parents et le vieux s’étaient mis en tête que les extra terrestres allaient débarquer. Elle les comprenait un peu d’ailleurs, avec la vie qu’ils menaient ! Ils formaient donc à trois une sorte de petite église de fanatiques, guettant tous les jours l’arrivée de leurs libérateurs. La première année du troisième millénaire allait à coup sûr apporter du nouveau, on était déjà à l’automne, et il fallait être prêt. Comment vivre au contact de tels énergumènes ?

Ce jour-là, désœuvrée, elle était montée à l’étage, résignée à supporter l’ennui habituel. Mais au premier coup d’œil donné à l’écran, elle sentit qu’il y avait du nouveau. Un nuage de fumée sortait des deux grandes tours de New York, qu’ils connaissaient si bien, et l’une après l’autre, elles s’écroulèrent. Elle aurait aimé comprendre ce qui se passait, mais ne parvenait pas à suivre le speaker américain, d’autant plus que les trois malades s’étaient mis à hurler de joie. Leurs petits hommes verts étaient enfin arrivés ! Ils s’embrassaient, dansaient, exprimaient leur délire de manière quasi obscène.

Elle avait alors compris que le moment d’agir pour de bon était venu. Elle aussi attendait depuis longtemps. Elle était descendue au rez-de-chaussée, avait allumé une bougie dans le salon, s’était précipitée vers la cuisine pour ouvrir la bouteille de butane. Le gaz devait mettre un certain temps à rejoindre la flamme, et la maison Phénix allait à son tour être prise de folie ! Et elle ne renaîtrait pas de ses cendres ! Au-delà du lotissement, elle put enfin accélérer. Elle se redressa, s’appuyant fermement sur le dossier, avec la satisfaction du devoir accompli. Elle venait d’avoir dix-huit ans, et avait son permis depuis la veille. Quelle chance ! La vie s’annonçait pleine de promesses.

J.B.

L'attente

Quand il lui avait demandé où elle l'attendrait, prise au dépourvu, elle avait répondu : à la gare routière. Et voilà qu'elle découvrait que la gare routière était grande et qu'elle ne savait pas où aller. Bien sûr, si elle était arrivée à l'heure, elle aurait vu arriver le car rapide de Lyon, elle l'aurait repéré à sa haute taille, à sa moustache poivre et sel et à son écharpe à carreaux. Mais elle était en retard, comme toujours, même pour le rendez-vous de sa vie ! Et M. n° 3338, Homme seul, soixantaine, non-fumeur, cherchant compagne, n'était pas là. Ou plutôt, n'était plus là. Qu'avait-il pensé d'elle ? Et où avait-il pu aller, dans cette ville inconnue ?

Il n'était sûrement pas loin ; il en avait eu assez de battre le pavé, il faisait si froid ce soir ! Plus tard, ils en riraient tous les deux, quand ils seraient ensemble chez eux. Elle s'était immobilisée souriante, cherchant instinctivement sur sa joue la caresse de son écharpe en mohair… Elle interrompit son geste devant un couple de collégiens à l'air moqueur. La fille chercha le baiser du garçon en la toisant effrontément. Furieuse, elle leur tourna le dos et reprit sa marche dans la triste gare routière. Elle hésitait à fermer son manteau jusqu'au cou, elle lui avait parlé de sa robe rouge, pas de ce gros manteau gris, peu élégant. Elle s'était arrêtée de nouveau, hésitante, ouvrant et refermant son manteau, transie. Les petits collégiens l'observaient encore : ils n'avaient donc rien à faire ? Pourvu que ce ne soit pas des élèves !

Elle avait trop froid, elle ne pouvait plus rester là. Elle devait aller dans un bar, voilà. D'ailleurs, elle y trouverait certainement Marcel. Marcel, elle marchait en chuchotant le prénom. Un passant se retourna brusquement : pardon ? Il avait cru qu'elle lui parlait !

Elle entra dans la brasserie, l'heure de l’apéritif se prolongeait, il y avait encore du monde au bar. Un coup d'œil sur les tables : quelques jeunes gens, deux femmes seules, c'était tout. Elle choisit une table d'où elle pourrait surveiller la salle et la rue.

Devant le bar, elle reconnut Blanchard, l'ancien conseiller municipal. Le ventre avantageux, il pérorait, comme toujours. A croire que l'auditoire familial ne lui suffisait plus, ou s'était lassé de lui… Et cet autre, taciturne, à l'aspect peu soigné : personne pour lui dire de changer de chemise ou d'aller chez le coiffeur. Elle soupira, le cœur serré.

Voilà que la cliente seule dans le coin demandait une autre consommation. C'était une femme massive, au visage couperosé. Elle avait dû en boire pas mal déjà, à en juger par son air un peu hagard et le drôle de sourire du serveur. Et plus loin, cette si jolie jeune fille, qu'elle voyait souvent à la Bibliothèque municipale. Elle tenait la tête obstinément penchée sur son livre, un café à côté d'elle. Jamais elle ne levait les yeux, comme enfermée dans son roman. Elles n'attendaient plus personne, ces deux-là.

L'angoisse l'étreignit brusquement : elle ne voulait pas ressembler à tous ces gens ! Elle se leva et se dirigea rapidement vers la sortie. Personne dans la rue. Mais si… Une haute silhouette, une écharpe à carreaux… Marcel ! Elle courut vers lui.

J.F.

Objets inanimés

Lorsque enfant j’accompagnais mes parents en visite chez des adultes, il m’était recommandé de ne pas parler, de ne pas bouger. Quelques objets contribuèrent en éveillant ma curiosité à me faire tenir tranquille selon les canons de la sagesse d’alors.

A droite d’une porte d’entrée un racloir pour débarrasser nos chaussures de la terre mouillée quand il pleuvait. En bronze vert, il avait la forme d’un poisson. Son arête centrale le fixait au sol tandis que l’arête dorsale était décorative autant qu’utilitaire. Mais que devenait ce poisson par temps sec ? me demandais-je.

Ailleurs, un miroir au cadre modulé de feuillages dorés à l’or fin : menue fenêtre au-dessus d’une cheminée, par où je m’échappai de ces trop longues agapes prisées des adultes.

Une cuillère à fraises, en argent, striée et évasée comme une coquille Saint-Jacques. Le manche, très mince au contraire, offrait néanmoins une prise solide. Chacun la maniait avec un plaisir évident, heureux de se servir une portion enviable de ces fruits à la chair délicate sans en meurtrir aucun. Mon intérêt n’était que visuel car bien sûr je n’avais pas le droit de me servir seule malgré mon envie de manipuler ce bel objet.

Me sauva encore de l’engourdissement total un oiseau en cristal Lalique, ni opaque, ni transparent, ni brillant, ni mat… C’était cette imprécision dans la matière et la couleur qui m’intriguait et retenait mon attention, plus que le bel arrondi de la panse et la tendre flexion du cou orientant la tête vers le ciel.

Si je tire encore le fil d’Ariane, je retrouve les balustres des terrasses languedociennes aux formes girondes qui offraient des yeux, me semblait-il, au paysage pour qu’il puisse vérifier que sous les vérandas l’heure de la sieste était bien respectée…

Merci à eux, et à bien d’autres, qui me sauvèrent de l’ennui en sollicitant la prestesse de mon esprit. A mon tour, en les nommant, je les fais échapper à l’anonymat de leur existence d’objets inanimés.

A.M. F.

 

Pour envoyer un texte ou un message à Colette Beaufort :

cjbeau@club-internet.fr

 

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