« Chez Muriel » : l’enseigne du café clignote comme une invitation, un clin d’œil au passé ; il y a quelques années c’était notre lieu de rendez-vous clandestin lorsque nous nous échappions de l’internat.
Luigi commande un demi et moi, fidèle au bon vieux temps un tango : Une lichette de grenadine qui donne à la bière une belle couleur acidulée.
Nous sommes fin septembre à deux semaines de notre rentrée à l’université ; Luigi parle de nos frasques de lycéens : Notre complicité remonte à cette époque là.
Au second tango nous n’avons pas épuisé nos blagues de potache, lorsque je lui propose brusquement : « on y va ? On refait le mur à l’envers ? » ; ses yeux me rendent d’eux-mêmes la réponse .
Notre escapade nocturne nous emmène du café au lycée puis à l’internat ; chaque maison, chaque recoin ravive en nous des souvenirs de flirt, de blagues, de rires et aussi de chagrins.
Nous sommes vite au pied du mur qui borde le parc et qui était notre mur de Berlin à nous.
Vite escaladé nous nous retrouvons dans le sous-bois qui jouxte les bâtiments ; la nuit est noire et une racine malencontreuse m’envoie goûter l’humidité de l’herbe ; le terrain de foot est toujours là, théâtre de matchs épiques, et aussi d’un accident qui m’avait coûté un mois d’hôpital.
Les salles d’études sont dans l’obscurité ainsi que les dortoirs, seuls les couloirs sont éclairés.
Nous nous concertons sur la technique pour entrer, car, sur les trois options qui nous étaient offertes jadis : Échafaudage ( il y avait souvent des travaux d’étanchéité ), complicité d’un surveillant ami, et entrée par le couloir du surgé, une seule nous reste ; en nous approchant des bâtiments administratifs nous apercevons une personne ( qui doit être le nouveau surveillant général ) qui fait son tour de ronde, et nous attendons. Au bout d’un instant la minuterie s’est éteinte , il ne reste plus au dessus de nous qu’une lumière de veilleuse ; nous entrons sur la pointe des pieds dans le couloir des logements de fonction , puis dans le hall et enfin dans la salle d’étude des « grands » .
Il fait noir mais instinctivement nous nous retrouvons assis à notre place au fond à gauche contre les casiers de bois, dans un silence presque solennel. Une odeur d’encre et de craie mêlée à celle du bois et des odeurs de transpiration nous ramène quatre ans en arrière.
Je crois entendre le pion qui ne supportait pas nos fous-rires, il s’appelait Orsini et nous ne l’aimions pas ; Luigi lui avait même estampé un paquet de gitanes que nous fumions le soir après le repas dans les souterrains de l’internat.
Il est une heure du matin, notre pèlerinage achevé, « Mumu » étant fermé, nous rentrons nous coucher, Luigi, nos souvenirs et moi.
F.M
Nous étions fiancés et fauchés. Il ne me restait plus que deux louis d’or de l’héritage de mon grand-oncle. Or ce que proposait Mario était une belle aventure en tenue de soirée, très rentable et politiquement irréprochable : s’introduire un soir de poker dans le salon du Baron Sellière, sortir des revolvers en plastique et, sauf accident improbable, partir avec la caisse. Le baron accueillerait sans problème un couple élégant faisant sonner des louis d’or, qui n’aurait pas été arrêté par son garde du corps à l’étage au-dessous. Justement Mario connaissait un chemin par les combles.
Décidément les chambres de bonnes du XVIème peuvent être sordides ! Nous errions dans un véritable labyrinthe, épuisant. Un temps de repos sur un palier aristocratique nous permit d’entendre un nocturne de Chopin, et des vieilles dames qui papotaient : « Du thé ? Merci, avec une lichette de lait… ». Mais il ne fallait pas prendre racine. Aussitôt après ce fut le choc et la fin de nos espérances : nos pieds s’étaient entravés dans je ne sais quel piège. Et Mario, d’abord tombé sur moi, avait disparu. Je mis la main à la poche, j’avais compris : je m’étais fait estamper.
La minuterie s’était éteinte. Il ne restait au-dessus de nous qu’une lumière de veilleuse.
Quarante ans,
Le temps de mille instants sucrés,
de dimanches d'enfant à courir la campagne
d'avions de papier au vol incertain,
d'amours aux parfums de lilas.
Mais d'autres aussi, plus rudes,
chiendent arraché aux souvenirs
que mon âme s'exerce toujours
à noyer dans le bleu de ses rêves.
Quarante ans et quelques tic-tacs,
histoire de se jouer des mots...
Monsieur Raymond Queneau, dans le double-fond d’un secrétaire Restauration, vient de découvrir un étonnant manuscrit qui pourrait être une ébauche du Lac de Lamartine.
Ainsi toujours poussé vers de neuves campagnes,
Emporté sans retour sur un rude chiendent,
Ne pourrai-je jamais, ayant quitté mon pagne,
La baiser dans l’instant ?
O temps, suspends ton vol ! et vous, mes bleus dimanches,
Arrêtez de courir !
Laissez-moi exercer sur sa courbe de hanches,
Mes dix mille désirs.
Au dos de la feuille, on trouve un texte de la même écriture, mais apparemment postérieur, que voici :
Je n’ai pas le courage de brûler ce premier jet d’une de mes poésies qui a exercé mille émotions jusqu’au fin fond des campagnes. La réalité est toujours plus poétique que la fiction ; car le grand poète c’est le rude Eros, vigoureux comme le chiendent. Mais j’ai craint de devoir fuir en courant, poursuivi par la censure, et j’ai préféré la fleur bleue. En un instant, au retour de la messe un dimanche, j’ai purifié mon œuvre, et elle a pris son vol.
Ce qui annonce à l’évidence le fameux commentaire paru ultérieurement : « C’est une de mes poésies qui a eu le plus de retentissement dans l’âme de mes lecteurs comme il en avait eu le plus dans la mienne. La réalité est toujours plus poétique que la fiction ; car le grand poète, c’est la nature. » Consultés, MM Lagarde et Michard se sont cette fois refusés à tout commentaire.
En sortant de l'École du Dimanche nous n'avions qu'à traverser la rue pour aller dans la boutique de la Mémé Chambon. C'était juste en face du temple. Moi, j'avais quelques francs en poche, ma sœur, elle, avait détourné une partie de l'argent de la quête, vol bien naïf qui lui sera pardonné, j'espère.
Il n'y avait pas alors ces grandes campagnes de santé publique pour mettre en garde les parents contre les méfaits de l'abus de sucre.
Nous entrions dans la petite boutique tout entière consacrée aux bonbons. L'œil exercé de ma sœur savait reconnaître les arrivages, les nouveautés. C'est ainsi qu'elle avait repéré des bonbons pas très jolis, ni très bons, mais qui avaient la propriété de vous colorer la langue, les lèvres, la salive. Dès que nous sortions nous laissions sur le trottoir, juste devant la porte, des crachats bleu foncé qui nous ravissaient. Ils ravissaient moins la mémé Chambon que nous avions vue un soir, brosse en chiendent à la main, frotter ces traces bleuâtres d'un geste rude.
C'était avant les nouveaux francs, quand les petits caramels mous coûtaient un franc et que les cent francs qu'on nous allouait hebdomadairement était une honnête somme.
Mais le rêve de ma gourmande de sœur aurait été d'avoir mille francs à dépenser en un instant ! On prétendait dans la famille qu'elle aurait couru jusque chez le diable pour des bonbons.
Ce dimanche 1er janvier 1893, froid comme il était naturel, mais lumineux aussi grâce à un beau soleil d’hiver, inaugura la longue vie de Mathieu Déforget. Ce jour-là l’âme et le corps du jeune enfant prirent leur vol, un vol dont les débuts incertains n’empêchèrent pas un libre essor vers un siècle tourmenté.
Le début de la vie de Mathieu fut heureux car il se déroula dans une riante campagne étalant à flanc de collines de prometteuses vignes et au fond du val, près d’un clair ruisseau, de blancs narcisses au printemps et de mauves colchiques à l’automne.
Cet environnement propice permit à l’enfant d’exercer du matin au soir et en toute saison, joyeusement et en pleine liberté, ses facultés physiques et morales. Mais il aimait aussi, quand le ciel était bleu, de ce bleu émouvant qui incline à l’extase, de ce bleu léger et profond à la fois qui apporte la paix, rêver, allongé sur le sol herbeux, la tête à l’ombre d’un saule.
Il fallut un jour cependant s’arracher au vert paradis et déclarer la guerre au chiendent qui dévore l’espace des fleurs, à celui plus encore qui dévaste la vie des hommes, au chiendent de l’injustice et de la douleur.
Mathieu Déforget quitta donc sa campagne, gagna la ville noire, et son existence devint rude, rude comme le travail qu’on n’a pas choisi, comme l’hiver sans feu, rude comme les jours sans pain et une vie sans amour.
Mais quoique mille obstacles, épars à travers le siècle et sa propre histoire, agressifs ou insidieux, futiles ou désespérants, aient entravé son chemin vers le bonheur, il l’atteignit enfin vers le milieu de son âge.
Ce ne fut peut-être qu’un instant, mais doux comme jadis le chant du ruisseau au pied des collines, neuf comme l’aurore, aimant comme l’azur, un instant de rencontre ineffable. Alors il n’eut plus le besoin de courir, avec une impétuosité que ne justifiait nulle promesse, ou plus souvent à contrecœur pour un devoir incertain. Il s’arrêta.
Et par un beau dimanche d’automne où le dernier vol d’hirondelles traversait la campagne, il put, oublieux du chiendent d’une rude existence, s’exercer, un brin de folle avoine entre les dents, à mille rêveries étranges et douces, savourer l’instant, et regarder courir le temps.
C.I.